Histoire d’eux, histoire d’eau

−    Salut les affreux ! Bonjour à mademoiselle, qui est nouvelle ici.
C’est qui, elle ? Jamais vu. C’est David qui l’a invitée…
−    C’est Marine, elle est avec moi en linguistique.
−    Tu me présentes pas ?
−    C’est Romain. Romain, voici Marine, Marine voici Romain.
−    Enchanté.
−    Enchantée.
−    Je vois que ça picole sec. Vous m’avez pas attendu ? Vous êtes à quoi ? Si c’est Picon, je vous suis.
−    C’est du Picon.
−    Alors je vous suis. Bon, il pleut là. On pourra pas y aller.
−    Ça va se calmer, on a vu la télé avec Audrey avant.
−    Tu crois la télé, toi ? Genre t’as jamais remarqué que quand les types ils te prédisent du soleil partout, y’a qu’à Bordeaux où il pleut et que quand demain il doit neiger, t’as un putain de soleil et que tu te retrouves à te trimballer un gros pull et un manteau ? Non, mais sinon c’est sympa la pluie, j’aime bien. Tu vois, ça fait genre vieux Londres et tout : tu t’imagines avec des vieux types au coin des rues, redoutables, prêts à te planter. Avec Jack L’Éventreur qui rôde…
−    Marine fait gaffe alors, ça tombe souvent sur les jeunes filles innocentes.
−    C’est gentil, merci David.
T’as pas idée, ma cocotte, c’est à lui que tu devrais faire gaffe. David le Renard des surfaces, la tête chercheuse. Un tableau de chasse grand comme un terrain de foot. Une tchatche comme pas permis, un vrai marchand de tapis.
−    Alors, qu’est-ce qu’elle fait Marine qui boit un Coca, là ? Dis-nous en un peu plus de toi.
−    C’est gentil, je veux pas m’incruster, j’attends mon copain en fait.
−    Et il fait quoi ton copain ?
−    Là il vient d’entrer à Sup de co’. C’est une école de commerce. À Paris, c’est la meilleure. La plus dure, en fait.
−    Donc il passe son temps à bosser, quoi. Sérieux, plus tard avec un boulot callé.
−    Oui, mais pas seulement. Il m’a dit, là-bas c’est genre… géant. T’imagines même pas leurs soirées ! Traiteurs, open bar, tout le truc. Sup de co’ autant c’est des bosseurs, vous imaginez même pas comment ils travaillent (mon copain dort pas de la nuit parfois), pareil ils savent faire la fête. C’est pas les derniers. Quand je pense parfois à Bordeaux, aux Bordelais… Ils sont coincés je trouve. Je veux dire, tu peux faire les deux.
Sup de co’, ma parole, qu’est-ce qu’elle flambe ! Un copain à Sup de co’ — leurs discussions doivent être passionnantes, c’est sûr. De quoi tu veux parler avec un type qui porte déjà un costard à vingt ans ? D’emprunter pour acheter un monospace ? De partir en vacances à Agadir ? Paye leurs soirées : trois sushis rachitiques et canapé-télé. A-t-on idée de s’enterrer comme ça. Si jeune. Purée, mais j’y mettrais le feu à leur école, rien que pour ça, ça vaudrait le coup… De toute façon entre là-dedans c’est du piston ou de la lèche. Pour quoi faire ? Vendre des Tupperware ?  Des sanibroyeurs ? Et parler de ça au bar, en soirée, avec les gens ? Ma parole, mais quelle tristesse.
−    Et vous vous faites quoi ? David je sais, mais vous autres ? Romain tu fais quoi ?
−    Ben là j’étais sur Internet, je me suis réveillé tard.
−    Tu cherches tu travail ?
Rien à voir, tu crois quoi ? J’ai autre chose à faire, si tu savais ma belle. Je suis pas comme ton copain. J’en ai rien à faire de me raser tous les matins et de porter des chemises qui grattent le cou. Je suis un artiste, j’ai des projets et pas juste aller à Ibiza pour crâner et faire style. J’ai du potentiel.
−    Non, il est en licence de cinéma. Dis-le que tu es en licence de cinéma ! Pourquoi tu le dis pas ? T’es timide ou quoi ?
−    Moi, tu vois, au départ, je voulais être dessinateur de BD. Alors je voulais faire les études à Angoulême. Pour te dire, quand j’ai acheté mon ordinateur, mon mot de passe c’était « making comics ». Et là je viens d’en changer, c’est « don’t fuck the film ». Tu vois, dans ma vie, j’ai toujours voulu faire trois choses : dessinateur de BD, faire des films et être pirate. Là, je suis sûr, c’est sûr, je deviendrai pirate.
−    Moi c’était sage-femme.
−    Ah ouais, intéressant…
Sage-femme… Mais que les filles sont tartes parfois ! Je t’en mettrai, moi, des sages-femmes. Où tu veux aller avec ça ? C’est sûr que ça fait rêver ! Tu parles oui, ça rime à rien. C’est typiquement le genre de filles que je peux pas supporter, le genre de filles qui collent leur chewing-gum sous la table. Sage-femme, pourquoi ? Pour « donner la vie » ? Le plus beau spectacle du monde, qu’elle doit dire : naze.
−    Oui. Mais là je me suis orienté vers quelque chose de plus… comment dire ? Tu vois, autant essayer d’aller le plus loin possible ; je veux dire, histoire de se prouver qu’on peut faire quelque chose de bien. Après je verrai si je veux encore. Je pense que c’est bien de profiter de nos années d’études pour découvrir différentes choses. Je me voyais pas m’enfermer dans une case. Peut-être que je prendrai une année sabbatique aussi, pour voyager, parce qu’on peut pas vraiment être adulte, ça enferme je trouve, si on n'a pas vu des choses ; je veux dire si on n'a pas vu ce que c’est que d’en chier. Mais bon… Romain, tu as déjà dessiné ta BD ou t’es passé direct aux films, parce que c’est marrant…
−    J’avais commencé un projet sur les pirates. Justement, tu vois c’était une façon de me renseigner sur mon futur. Ouais, de soigner mon orientation, de la préparer.
−    Y’avait pas licence de piraterie ?
−    Hé hé, non. Non mais la BD parlait d’un pirate, forcément, vocation oblige. Mais tu vois, c’était pas une BD genre Tintin ou Astérix, le truc classique, non c’était plutôt un comics. À l’américaine. Genre Batman, genre super-héros. J’avais commencé quelque chose là-dedans, du genre une dizaine de planches. Le début surtout et puis surtout réfléchir au personnage. Parce que tu vois, c’est important de bien savoir ce qu’on veut qu’il soit le personnage, sinon tu dis rien, t’avances pas.
Tu vas voir un peu le genre de type que je suis. Tu crois que la vie c’est Sup de co’ et je ne sais pas quoi, hein ? T’as encore rien vu. La vie c’est rêver, c’est faire des trucs grandioses, des idées monstres, totalement barrées. Rien à voir avec une cuisine Ikea et un boulot à la noix. Je suis pas un suiveur moi.
−    Le pirate avait des pouvoirs alors ?
−    J’y ai pensé. Tu vois, je me suis dit que peut-être il pourrait se transformer ou réveiller ses pouvoirs après s’être cartonné au rhum. Je me suis dit qu’il y avait un truc à faire avec sa jambe de bois ou son perroquet.
−    Genre Batman & Robin ?
−    Ouais, genre, mais plus profond tu vois. Parce que avoir des pouvoirs pour avoir des pouvoirs, à quoi ça sert ? En pleine mer en plus, t’as l’air malin avec… Sinon, j’avais pensé à une baston avec un immense Kraken…
−    Kraken ? Les gâteaux apéro pas bon ?
−    Ça c’est les Bretzel, t’es con ! Un Kraken tu vois c’est genre une pieuvre immense, qui se serait gavée de soupe. Le truc est immense et aime pas vraiment les bateaux et tout. Pas de chance, l’océan est immense tu vois, mais bon quand le navire passe et que le Kraken aussi, il se déchaîne et entoure la coque avec ses tentacules. Je sais pas combien, mais un paquet. Ça a une force démente le truc, et ça peut te casser le bateau. Tu comprends pourquoi on appelle ça une coquille de noix. Un petit coup de tentacule et crac ! Six pieds sous mer. Y’a plein de légendes là-dessus, vous connaissez-pas ?
−    Je sais pas… Marine, tu connais ?
Aucune culture… Comment tu peux pas savoir ça ? C’est élémentaire, bon sang.
−    Oui, quand j’étais petite dans un livre de Jules Verne il y avait une image avec, en noir et blanc, trop belle, tu sais un peu à l’ancienne…
−    Ouais. Et donc je me suis dit, voilà, que le pirate il peut pas juste avoir des pouvoirs qui serviraient qu’au moment de la bataille avec le Kraken ; et en plus c’est un peu, je sais pas moi, prévisible, tu vois. Donc je me disais qu’il fallait un truc plus dramatique. Qui accroche. Alors je me suis dit : « le pirate doit payer pour ses pouvoirs ».
−    Avec un trésor ?
−    Non, rien à voir. Pas payer avec des sous, payer de sa personne. Qu’il ait souffert, il faut qu’il en ait chié, tu vois. Que genre la mer et son bateau auquel il tienne trop, ce soit une sorte de contrepartie pour autre chose. Genre, sur terre il a été victime d’une erreur de justice (on l’a accusé à tort d’avoir volé trois pommes et un bout de fromage, à l’époque il en fallait pas beaucoup). On l’a mis en prison alors que c’était pas lui. Du coup, adios sa femme et ses enfants. Il est tellement enragé qu’il se bat, qu’il se saoule, tous les soirs. Un vrai sac à vin. Et il embarque en mer. Il devient pirate, tu vois, parce qu’il en peut plus de la société. Elle est tellement pourrie et injuste qu’il veut pas la servir. Il veut surtout pas être comme les corsaires, des larbins en dentelle qui servent le roi.
−    Et les pouvoirs ?
−    Et du coup, j’imaginais qu’un soir, tout saoulé, il rencontre le diable, dans une petite ruelle, tu vois, bien glauque et sale. Quand le diable s’approche, les flammes de bougies qui éclairent les bicoques s’éteignent peu à peu. Bien lourde l’ambiance, tu vois. Le diable il sait que le pirate il en peut plus. Il est malin, comme toujours. Il veut son âme, parce que lui sa quête, c’est juste de transformer la terre en enfer. Alors il lui propose un marché. Le diable il lui dit « si tu renonces à la terre, tu deviendras le roi des mers ! » Bref, un truc comme ça. Le type est tellement au pied du mur qu’il accepte, se disant : « j’ai tout perdu, ma femme, mes enfants, mon honneur, que n’ai-je besoin de mon âme ? À quoi me servira-t-elle à présent ? À me tancer de tant de remords ? »
−    C’est bien dit !
−    Et tu crois quoi ? Qu’on n’a pas de culture ? Que si on n'est pas dans une école de bourges on sait pas travailler ? C’est du boulot, une BD comme ça. C’est y penser tout le temps. Tout le temps penser au pirate. J’en faisais des cauchemars. Tellement, que parfois j’avais l’impression d’avoir un perroquet sur l’épaule, et je l'appelais « Coco », je lui donnais à manger des sardines. Un vrai vampire, ce truc… toute la tête bouffée par lui. Quand je dessinais, je me mettais un cache-œil pour vivre comme le pirate, voir le monde avec son seul œil. Un monde réduit, carrément minus. C’est un peu comme passer de la stereo au mono : un grand retour en arrière. Et ça, tu peux pas le comprendre comme ça, c’est un truc d’artiste.
−    Oui, il faut restituer un peu le parler de l’époque, il faut qu’on y croit. Alors il fait un marché avec le diable, il l’accepte. Il cède son âme et du coup gagne ce qui le permettra d’être roi des mers. Des Indes jusqu’aux Amériques ! Un destin grandiose : écumer les océans et ramasser tous les trésors. Tu vois, sauf que vu qu’il a perdu son âme, il ne goûtera plus aux plaisirs des simples mortels : ni la chair, ni la chère. Il s’éclatera juste à dominer les autres. Et il peut les dominer grâce à son pouvoir.
−    Et c’est quoi ?
−   Je cherche toujours. J’arrive pas à en trouver un qui pète bien, un pouvoir classe, tu vois. C’est là que j’ai décidé de faire des films. Parce qu’aujourd’hui, même avec un petit budget, tu vois, tu peux faire des effets spéciaux de malade. Et ça donnerait vraiment pour ce personnage, ça renforcerait le mystère et l’ambiance. Ce que tu peux pas faire juste avec du dessin. Il faut autre chose, comme de la musique par exemple, tu vois. Parce que je me disais que je pourrais mettre genre une musique sans rapport avec les pirates : du hard rock ou du blues. Le blues on dit aussi que c’est un truc d’afros qui ont vendu leur âme au diable. Sortis des champs de coton, ils en pouvaient plus. Ils en crevaient de malheur, de trop souffrir. Dans ces cas là t’hésites pas, tu vois. Si le type te file en échange de ton âme un truc qui te fait sortir du lot et bien jackpot, mon pote ! Si tu peux devenir un musicien du feu de Dieu ; enfin… Tu vois le parallèle, comment ça va bien ensemble ? C’est pour ça que le ciné ça le fait mieux.
−    Mais c’est pas un truc pour les enfants ton histoire ?