A bord

Je viens de monter à bord de l'Airbus 777-400 d'Air France qui va me ramener sous les tropiques, loin de mon amour, loin de ma famille...
Inconfortablement calée dans l'étroitesse du siège bleu 34L, mon estomac est noué, mes yeux humides, une moue triste et poisseuse trahit la douleur de m'envoler vers le soleil et les cocotiers réunionnais. Les gens m'observent, interrogateurs, ne comprenant sans doute pas ce qui peut motiver une telle morosité...
A ma droite, le hublot m'offre un dernier coucher de soleil parisien sur l'aile de l'avion maculée de salissures noires...orangé...scintillant...un peu réconfortant...
Mais qu'est ce que je fais dans cet avion ?
Devant moi, le petit écran qui va me divertir et me changer les idées pour les 10 prochaines heures projette l'image d'une femme jeune qui sourit dans son apparat de la compagnie. La tablette en dessous a l'air bringuebalant, le porte verre est cassé, de petites projections brunâtres de je-ne-sais-quoi me font songer que le ménage est plus que douteux et que l’appareil est vétuste...
Et si on s’écrasait ?
La pince qui ramène mes cheveux en arrière me gène pour me reposer sur l'appui tête lui aussi bleu...je la retire pour la clipper à l’anse de mon petit sac laissé à mes pieds, ramenant ainsi ma tignasse sur un visage fermé,  ce qui va peut être dissimuler mon chagrin...
Je veux descendre...je veux courir le retrouver...
Je reste assise, stoïque, figée, les deux bras sur les accoudoirs, attachée avec lâcheté pour être à l’aise, ma petite couverture beige et mon oreiller rouge offerts par la compagnie soigneusement posés sur mes genoux qui butent dans le siège devant...promenant mon regard du tarmac qui plonge peu à peu dans l’obscurité à mon annulaire gauche nouvellement embelli par mon amoureux à la dame de l’écran aux insolents qui m’entourent avant de retourner au tarmac…
 Tiens, mon jean est troué à droite…ça fait négligé…
Les larmes s'arrêtent pour reprendre de plus belles, incontrôlables…
Heureusement que je ne me suis pas maquillée…quelle anticipation !
...alors qu'autour de moi, c'est l'effervescence d'un grand départ pour l'aventure pour les uns, d'un grand retour à la maison pour les autres...
Et moi, pourquoi je suis là ? Pourquoi je m'envole vers cet inconnu désespérément familier ? A quoi ça rime ?
A ma gauche, le siège est vide. Maigre consolation que de pouvoir étendre mes jambes pendant le voyage...La dame du bout de la rangée en a l'air ravi et y expose ses deux gros sacs, ses journaux et son gilet en me souriant gentiment.