Observer. Figer le temps et l’espace sur une simple feuille de papier. Ciseler les alentours le regard alerte, chercher à magnifier le commun qui nous encercle. Flirter avec la finesse des tissus que portent nos voisins de table et humer l’air à la recherche d’un parfum qui provoquerait en nous l’irrépressible envie d’écrire. Observer, simplement. Sans un geste, sans une parole, juste les yeux rêveurs à l’idée de dénicher l’inspiration qui se terre sous la crasse des vitres abandonnées au temps qui passe. Sentir son cœur s’accélérer. Impatient, enragé d’être ainsi privé de tout autre effort que celui d’observer. Entendre son écho à l’intérieur de soi, ressentir son poids venir cogner contre notre poitrine et toujours, lui imposer le silence comme ordonnance. L’obscurité de la salle dicte une atmosphère glaciale presque religieuse que le bleu azur du ciel n’arrive que trop peu à compenser. Là, sur le tableau noir de la classe, la poussière de craie a dessiné au fil des phrases effacées à la brosse, de larges vagues grisâtres rappelant étrangement les remous de la Garonne s’écoulant non loin de là. La salle semble avoir son humeur, son caractère propre. Elle grince sous le poids de ses penseurs qui la déshabillent, elle se renferme de honte à l’idée qu’ils puissent s’attarder sur les lézardes qui galopent le long de ses murs. Mais leur présence la rassure, la comble au propre comme au figuré alors, elle s’abandonne à leur regard, à leur indiscrétion, à leur curiosité malsaine mais aussi à leur angoisse de la feuille blanche, à leur peur de ne pas avoir su la contempler correctement. Dans cet endroit clos, aucun bruit ne vient perturber le silence de cathédrale qui s’y est installé hormis le vrombissement de quelques pots d’échappements et l’éclat de voix masculine que les vitres obligent à rebrousser chemin. Les mains s’agitent, brutalisent le papier du bout de leur doigt, s’empressent de faire glisser leur crayon en d’innombrables jongleries stylistiques, espérant nerveusement que leur sensibilité vaille la peine d’être lue et écoutée. Elles se dépêchent de saisir l’instant qui s’enfuit, l’instant qui se cache sous la courbure d’une épaule, sur le rouge d’un barreau de chaise, sur la tirette d’une trousse. L’instant qui dégringole sur les cheveux d’une femme, sur la sueur d’une peau. L’instant qui se meurt au pied d’une porte en bois et qui plus jamais ne sera observée.