Fait-il chaud, fait-il froid ? Notre réunion respire la demi-saison. Une froidure matinale qui ne pique pas encore, une chaleur au zénith qui n’étouffe plus nos pores. Les vêtements de ceux qui me côtoient trahissent cette incertitude thermique : un simple T-shirt ici, une veste là-bas, un pull de ce côté. A gauche, une chemise à maille fine. Une autre à maille épaisse. A droite, des espadrilles. Là, des chaussures montantes.
L’automne revient, mais n’est pas tout à fait là. Entre le plus et le moins, la variation menace. Le rhume adviendra-t-il ? Qui d’une bière fraîche ou d’un thé chaud saura, cette séance terminée, me revigorer ?

Nous verrons. Mais d’abord, voyons. D’un regard, j’embrasse la pièce, depuis le fond de celle-ci. Regard singulier, tandis que devant moi, vingt autres pièces se dessinent, se recréent, dans le sillon d’une encre inconnue. Tous, à l’invitation d’Olivier, nous observons, ressentons, analysons. Banale salle de classe, nous la voyons tous… et pourtant, celle-là même délivre d’innombrables messages.

Là-bas sur le mur, j’aperçois une affiche. Son message est clair : « Interdiction ». En gros caractères. En gras. Et souligné. Je ne peux lire plus bas la teneur de cette interdiction, mais celle-ci me rappelle, dans ce cadre scolaire, combien le travail exige de la discipline. La juste exécution requiert de la rigueur, de l’attention, de la concentration, partant des renoncements, aux distractions, aux paresses, aux poids qui nous retiennent, et nous empêchent de produire l’effort à même de nous mener vers les cimes.

Impitoyables surveillants, une rangée de portemanteaux m’observe. Fièrement dressés, ils sont là, strictement immobiles, strictement identiques. Prêts à soutenir la charge d’un veston lesté d’antisèches, ou, que sais-je, d’un chapeau de paille, d’une écharpe tricotée, d’une sacoche usée, d’un bonnet délavé... Noble mission.
Mais, maladroites ou rusées, les tables de la classe viennent les en empêcher. Collées au mur, elles défient quiconque d’accrocher son imper, sous peine de les déranger. Au fond, leurs chaises ne suffisent-elles pas ?
Ainsi, ces portemanteaux ne servent pas. Leur fierté reste intacte. Ils guettent.

A quelques centimètres de l’affiche, repose un téléphone, un interphone, un engin noir dont nous savons qu’il peut nous relier à quelqu’un. Mais qui ? Ce combiné semble être le seul relais de ce lieu clos à l’extérieur. Encore que, tapis dans nos poches, bien d’autres appareils sont dissimulés. Nous sommes seuls, mais nous sommes connectés.

Un bureau trône sur une haute estrade. Celle-ci me rappelle mes plus jeunes années : l’expression écrite remonte à loin ! Tout comme les poésies et leurs illustrations. L’estrade de la classe, c’est la première des scènes artistiques. Je m’imagine, quittant ma place, pour déclamer, que dis-je, balbutier quelques vers sur ce surplomb solennel. Comme au bon vieux temps, j’espérerais, soucieux, décrocher une bonne note. Ou risquerais, cancre paresseux, de finir au coin.
Le coin ! Il est là, tout à côté de moi. Une table individuelle, au fond de l’allée centrale, dont la chaise associée est retournée vers le mur. Châtiment suprême pour la victime, qui ainsi isolée, ne peut qu’entendre ou subodorer les moqueries de ses camarades, sans pouvoir y répondre. Un simple table pour amie, un morne mur pour interlocuteur. Pratique-t-on donc encore la punition à l’université ?

Levons les yeux vers le jour. Certains carreaux de nos fenêtres sont teintés. Pas tous. Comme si notre atelier, cercle d’initiés, se voulait à demi caché, en même temps qu’à demi ouvert. Tireurs d’élites embusqués, nous attendons nos pairs, prêts à dégainer la plume, pour saisir leurs manières, les plis de leurs costumes. Pour fustiger leurs travers, encenser leur beauté. Gardons les yeux ouverts.

Encore aux aguets, me voilà ébloui. Quelqu’un est parti, en ouvrant la grande porte. La fin de l’heure approche. Dans quelques temps, un nouveau parterre d’étudiants s’appropriera ces lieux. Quelqu’un s’assiéra à ma place. Que verra-t-il ?