Voici donc un retour à cette sensation tant appréciée. Dans la salle, du silence ; mais pas tout à fait. La pièce est emplie de ce doux murmure produit par le frottement des crayons et des stylos sur les feuilles de papier. Une légère tension est palpable, comme si chacun se délectait enfin de cette occasion en or pour lâcher les mots qui traversent sans cesse les esprits préoccupés.

Quand on se risque à lever les yeux de sa feuille, quel spectacle étrange ! Alors que cet exercice nous donne l’ordre d’observer, tous ou presque, nous gardons l’attention concentrée sur nos feuilles et nos plumes comme habités d’une frénésie, la main esclave d’un esprit qui veut prendre le dessus et hurler ses ressentis. En vérité, cet exercice d’observation qui avait paru anodin au départ devient vite effrayant. Je réalise que la concentration sur l’extérieur est inhabituelle : en permettant aux sens de s’activer pleinement, l’esprit se retrouve harcelé par des informations trop nombreuses et agressives. Cette salle qui paraît si calme au premier abord se transforme peu à peu en un antre de brouhaha comme le serait un marché un jour de grande affluence. A cela vient s’ajouter cette vibration incessante contre mon talon, celle de mon téléphone portable rangé précieusement dans une des poches de mon sac. Soudain, je réalise que ce sont les mots qui développent mes sens et non le contraire. Je ressens maintenant chaque détail comme une agression physique : la dureté de la chaise sur laquelle je suis assise, la crampe qui commence à se former à la base de mon pouce droit, la pression qu’exerce mon genou gauche sur l’arrière de ma jambe droite posée apparemment négligemment sur l’autre…

Quelques minutes plus tard, la magie est brisée : les raclements des chaises sur le sol et le grincement de la porte qui s’ouvre témoignent des premiers départs inopinés. Cela permet cependant de s’accorder des regards autour de soi plus librement. Cette salle n’est décidément pas commune : se mêlent un ancien majestueux et un neuf vétuste ; cet ensemble nous amenant à ce constat paradoxal : ce qui semble plus vieux (comme ces moulures sur la porte de bois de l’entrée) semble mieux conservé. A l’arrière de la salle, une porte, aussi en bois, est surplombée d’un néon vert indiquant que c’est une sortie de secours.  Je doute pourtant que les gens s’y précipiteraient s’il devait y avoir le feu : cette porte me semble ridiculement étroite et inaccessible. Le temps de me faire cette réflexion et il est déjà l’heure de poser la question. La frustration est semblable à celle que j’ai ressentie tant de fois quand le surveillant nous ordonnait de poser les stylos alors que le sujet d’examen m’inspirait tant…