Une marche grise de béton délavé couine sous mon pas. Je ne cherche pas à comprendre l’origine de ce son insolite. C’était la dernière sur ma route. Evités, les coups d’épaules désinvoltes – à moins qu’ils n’aient été dénués d’intention? – et les marais asphyxiants d’effluves de parfums plus ou moins bon marché, d’after-shave et de sudation. Cette marche de béton au son étrange de parquet vieillissant m’a propulsé dans les sphères de la connaissance avec un grand C, où les apôtres ont un bureau presque individuel, où les salles portent des noms à consonance corse. C’est là que se tiendra dans quelques minutes le premier atelier d’écriture, animé par un vrai écrivain, s’il vous plait. Un coup d’œil furtif dans l’allée désertée m’indique que la voie est libre. « Furtif ». Je m’élance tel un héro Grec découvrant les Champs Elysées, tout en me disant qu’il faudra trouver un moyen de placer le mot « furtif » à un moment ou à un autre dans les conversations à venir.
« E 110 » Un nom de code idéal pour masquer « furtivement » nos ébats littéraires.
La  porte couine elle aussi. J’entre. Pas de révélation à ce stade. Pas non plus de rires préenregistrés. Juste un jeune homme plutôt élégant et une de ses connaissances. Deux visages croisés si souvent sans imaginer qu’ils puissent s’intéresser à écrire. « Farcesque. » Une feuille blanche est posée devant eux, un titre souligné à l’encre rouge y est déjà apposé. Un seul stylo est pourtant visible, impeccablement aligné avec les lignes parallèles de la feuille.
La table à l’opposé de la pièce me tend les bras. Je m’y réfugie. J’ai 4 minutes d’avance. Malgré le soleil qui perce la fenêtre dans mon dos les nuances de gris dominent l’ensemble. Une pièce de 20 mètres carré capitonnée de crépis vraisemblablement « modernes » à leur époque. Une dizaine de table arrangée en U, une table isolée leur faisant face, derrière laquelle un tableau vert foncé achève de capter les dernières particules de lumières.
Quatre personnes font leur apparition, trois têtes familières et une dont la teinte poivre et sel m’indique que l’atelier ne saurait tarder à commencer. « Voyons ce qu’il a dans le ventre... »
Des images défilent de façon chaotique alors qu’il s’apprête à se présenter. Comment s’y prendra-t-il pour gérer le groupe? En écrivain littéraire et passionné ? 
« Vous voyez, ce que j’attends de cet atelier et du travail que vous fournirez est encore totalement à définir. Il ne doit plus y avoir de contraintes formelles sinon celles que l’on s’impose. Vos obstacles seront ceux que vous vous serez vous-même imposés, forcez vous à trébucher pour mieux vous relever. L’écriture, c’est gravir peu à peu les marches de l’escalier en colimaçon qui monte vers la Création. Ecrire, c’est se transcender. »
En juriste ayant pour une fois dans sa vie publié autre chose qu’une liste d’arrêts du Conseil d’Etat :
« Cette année sera organisée en 13 séances qui auront lieux à deux semaines d’intervalle les unes des autres. Chaque séance durera une heure trente minutes. Pas une de plus, pas une de moins. Vous vous engagerez à être présent et à rendre des travaux de votre création en signant la feuille qui passe en ce moment parmi vous. C’est par l’organisation et la discipline que vous y arriverez. »
En homme de lettres débordé :
« A vrai dire, chers étudiants, je ne sais pas ce que je fous là, à vous de me le dire ! »
Une voix d’un calme étonnant interrompt mes rêveries. « Bonjour, je m’appelle E. B. , je vais donc m’occuper de l’animation de cet atelier pendant l’année. »
Au son de sa voix je peux sentir qu’il écrit même à l’oral. « Intéressant… » Je décide de me taire pour de bon. La tête penchée, appuyée sur ma main droite, je me mets à écouter. Silence.