Ritty

Partout autour de moi, l’océan, étendue bleutée sans limite, qui miroite sous un soleil marin de fin de matinée. Étalé sur une chaise longue, je somnole autour d’autres passagers tout aussi étourdis par la soirée de la veille et les folies nocturnes du transatlantique. Je sens la vibration des machines à vapeur, je la vois presque, l’espace d’un instant, remonter le long de mon corps, vers mes doigts, serrés autour d’un verre rédempteur. Je sens s’entrechoquer les glaçons… Un tintement, comme une musique.

L’Amérique, laissée loin derrière moi pendant ce long voyage, resurgit pour mieux se noyer, inlassablement, comme la proue de ces vieux navires dans la houle. Chaque voyage semble faire de moi un nouvel homme. Non pas que j’ai beaucoup voyagé… J’ai fait ma vie là où je suis né. Mais partir… donne des idées. En Amérique je vois rarement plus loin que le bout de mon verre, comme beaucoup de monde d’ailleurs. James Ritty, marchand de whiskys purs, de bons vins et de cigares. Patron de saloon. Un type sympathique au demeurant, pas un mauvais patron. Mes employés… Oui, ils me doivent beaucoup, j’en suis persuadé. Pourtant… Maudits ! Me voler ? Je les ai vu… Les coups de sang n’y font rien, ces fourbes continuent, je le sais, je le sais, sans relâche ! De vraies crapules !

Je me lève, manque de m’écrouler, retrouve mon équilibre. Je me dirige vers la poupe du navire et m’appuie au bastingage. Le tumulte des eaux soumises au battement des énormes hélices m’apaise. Quelle majestueuse machine ! La force de ce titan né de mains humaines me fascine. Hier soir, pendant cette partie de poker si alcoolisée, le capitaine m’a promis une visite de le salle des machines dans la journée. J’espère que cette tenace gueule de bois se sera dissipée d’ici là…

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