A moi, l’Europe ! Défilent les vagues le long de la coque. La mer fait des ourlets  d’une tristesse incroyable. Le regard vague, je guette sur un horizon presque irréel une raison de croire qu’un nouveau continent sera une nouvelle âme. Un vulgaire tenancier. Un vulgaire tenancier de bar. Je ne suis qu’un vulgaire tenancier de bar, perdu dans ce pays où la loi est encore la lutte. A quoi ressemble donc la vraie civilisation, celle, moderne et raffinée, qui n’a pas à traverser des déserts pour atteindre un public ignare ne sachant guère l’apprécier ? Je brûle de voir ces villes, ces salons, ces rues où se décide le monde. Je brûle d’y exister, et d’y laisser ma trace. L’eau fendue par le bateau semble fuir, fascination de la vitesse, fatalité du temps qui passe et ne reviendra pas. Non loin de moi, un père monologue face à un fils tout entier plongé dans l’étourdissement de l’enfance. Le vent salé me heurte par vagues remplies de ses tirades monotones sur Londres, la mer, le navire, le fonctionnement du navire... J’envie l’innocence du jeune garçon, je comprends sa dissipation. Une bourrasque m’apporte un bout de démonstration paternelle sur la façon dont sont décomptés les tours des hélices. S’ensuit, j’imagine, un développement aussi pompeux qu’inutile sur les progrès techniques. Je monte sur le pont supérieur pour m’épargner la conclusion. Le progrès technique. Invention d’un siècle jamais rassasié, qui croit en repoussant les limites du possible échapper à l’oubli et à l’éphémère humain. Raisonnement séduisant bien que présomptueux. Inventer alors, ferait de moi quelqu’un.

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